Poésie de Joëlle Barn

 

 
Les saisons
Le rêve
L'enchanteur internet

 Les Saisons

Février est si dur à passer !

Songez : tout un hiver qui s'éternise.. . et soudain, je ne sais quoi, un changement imperceptible;mon âme recroquevillée se redresse mon oreille est aux aguets mon nez lui-même est interpelléqu'est-ce?un souffle, une brise, une odeur de terre oubliée, muselée par le froidet qui vient maintenant de s' échapper, ou ce " tit.. . tit.. . " entêtant qui longtemps s' était tû et annonce le printemps. Oh, c'est encore l'hiver pour les yeux, mais quand je t'entends, petite mésange, je sais que le printemps est aux portes, et tout mon être palpite de reconnaissance.

Et tout à coup il est là, bondissant et riant, tout de fraîcheur vêtu, couleurs neuves et pures, éclat des jaunes lumineux et des roses espiègles, verts tendres et doux.. . Tout s'anime, tout est gai, tout semble plein de sève vigoureuse, même la pluie se fait plus fine et rit dans le soleil, à moins que ce ne soit une giboulée, giclée de perles blanches, fugitives. Les fleurs se bousculent dans leur hâte de vivre, les forsythias et les prunus, les jonquilles et les primevères, tous les petits bulbes enfouis offrent quelque chose :petites fleurs fragiles et fugaces, sitôt venues sitôt fanées. Puis viennent les moins pressées, le lilas blanc et mauve, l' hortensia et l' Azalée, la rose et le jasmin. Les oiseaux n'en peuvent plus de crier, de chanter. Ils s' affairent tout le jour, de trille en besogne, car c'est le temps des amours et des nids.

Puis vient l'été et sa chaleur, et mon corps dilaté, redressé, se délecte des petites robes légères. Oh! le plaisir de sentir sa peau crépiter sous le soleil !et le parfum des foins aux fleurs mêlé !

Mais bientôt la chaleur devient boaet le corps croule sous son étreinte. C'est le temps où je vais zigzagant d'ombre en ombre, sous le couvert des arbres troués de taches lumineuses, soupirant après la nuit, breuvage rafraîchissant. Alors, quand les ombres du jour finissant s' allongent, j'installe la chaise longue, et je rêvasse des heures durant, les yeux levés vers la montagne qui rosit.. . Puis, quand le ciel bleu marine tout piqué d'étoiles me surprend dans mes songes, je rentre à regret. Fin août : je n'en peux plus. Cette fournaise ne finira donc jamais ?Même les oiseaux se taisent, abrutis. La terre est sèche à faire pitié.

Tout gémit en silence. Alors je languis l' automne revivifiant, la nouvelle douceur de l'air, le deuxième printemps, car alors les fleurs reviennent faire un dernier tour avant leur long sommeil. Et, comme en accord avec lui, nous revivons nous aussi :retour des vacanciers, rentrée des classes, nouvelles collections dans les vitrines. La ville vidée qui s'est tue tout l'étéretrouve son brouhaha coutumier.

Oh ! la beauté des arbres en automne !tous les ors et les bruns, les cuivrés et les pourpres, mêlés aux verts persistants, comme un orchestre de couleurs dans la lumière des ciels réconciliés. Comme lorsque j'étais enfant, je continue, quand je me crois seule, à traîner avec délices les pieds dans les feuilles mortes, ravie de leur bruissement, de leur odeur inimitable. Vient le temps des labours odorants, des sillons fumants et sombres, où s'attardent des brins de paille, accrochant la lumière. Et les premières brumes des matins frisquets !les paysages camouflés et changeants, puzzles sans cesse défaits et reconstruits, captivent mon oeil attendri. Et le cri des corbeaux planant sur leur royaume !

Mais bientôt il ne reste que froidure sans beauté, ciels gris et pluies glacées. Je ne suis bien que recroquevillée à l'abri et au chaud. Alors Noël approche à grands paset je guette les premières neiges, souvenir d' antan, souvenir d' enfance ;et quelle déception si elle n'est pas au rendez-vous à temps !

J' ai toujours adoré la neige. Quand j'étais petite ( et même fort tard ) je guettais avec impatience son arrivée, et dès que la première neige tombait, je criais et sautais de joie devant la fenêtre, puis je m'appuyais à la vitre et je restais des heures entières, le nez en l'air, à regarder valser les flocons, gris sur le fond du ciel laiteux. Ou bien j'ouvrais ma main pour les attraper, toujours déçue de les voir fondre si vite, quand j'aurais voulu épier leur structure, et regrettant de ne pouvoir les garder en souvenir, pour les jours de grande chaleur, comme on garde des fleurs dans un herbier Toute ma vie j'ai souffert de la fugitivité des choses que j'aimais. Un autre grand bonheur de la neige était les grandes étendues blanches ou je marquais un temps d'arrêt avant d'oser mettre le pied ; puis le plaisir d' écouter le crissement de la neige qu'on écrase sous nos pas, et je faisais un pas après l'autre en écoutant avec attention.. . et la solitude soudaine car les autres gens restaient davantage chez eux.. . et le silence des paysages emmitouflés, que seule venait rompre la chute de petits paquets de neige tombant des branches.. . les mille chuintements et frôlements.. . Tout cela était magique pour moi, et puis la neige, c' était Noël, cette merveilleuse fête, qui m'a laissé pour la vie la nostalgie de l'enfance.

Février est si dur à passer.. . . . . . .

Vous l'avez compris ? ma saison préférée, c' est chaque début de nouvelle saison !

 Décembre 1999  

© Joëlle Barn

Le rêve

Souvent je fais un rêve voluptueux.
Il est plein de chants et de ris.
J' y ai mille autres vies,
J' habite mille autres lieux.

Tantôt debout sur un promontoire
Face à la mer bleue,
J' ai le vent dans mes cheveux
Et je lui crie mes espoirs.

Tantôt dans un village
Niché dans un vallon,
J' habite une maison
Petite et sage.

Elle baigne dans les fleurs.
L' horizon qui moutonne
Lui fait une couronne.
Elle fleure bon le bonheur.

Toujours je bâtis ma hutte
A l' image de mon coeur,
Loin des bruits, des fureurs,
Loin des cris et des luttes.

J' y suis peintre, ou potière,
Ou j' écris des histoires
Jusque fort tard le soir.
Et cette vie, j' en suis fière.

J' ouvre les mains et il en sort
Des musiques, des sources,
Des choses bonnes et douces,
Qui rendent l' esprit fort.

Parfois je m' élève dans les airs
Comme un oiseau,
Et c' est si beau :
Je vois toute la terre.

D' autres fois, fille de Dieu,
Et si ma foi est forte,
Je guéris de maux de toutes sortes
Tous les pauvres malheureux.

Je vis des milliers d' années,
De tout j' ai connaissance,
Mais entre toutes les sciences,
Seule la sagesse est mon bienfait.

Je n' ai plus d' âge, plus jamais ne vieillis
Loin derrière est la mort,
Le plus triste des sorts,
J' ai atteint l' Infini.

12/05/2000  

© Joëlle Barn

L'enchanteur internet

Dans ce cerveau qu' est internet , ou chacun de nous est une cellule nerveuse , les informations courent sur nos écrans comme autant d' étincelles le long de nos fibres nerveuses .

Internet est la grande malle aux trésors mondiale . On y trouve tout , on peut y fouiner à loisir , comme dans le grenier de grand-mère , comme dans une salle de jeux , comme dans un grand magasin , comme dans une vaste bibliothèque .

L' entraide y est reine , et nous y sommes rois .

Qui peut se vanter d' avoir , dans la vie courante , des amis de vingt ans autant que de soixante ? Il me semble que seul internet rend cela possible .

Nous nous rencontrons , nous échangeons , sans souvent savoir ni l' age de l' autre , ni la tête qu' il a . Ainsi nos amitiés , débarrassées des habitudes courantes et des a-priori , s' épurent de tout ce qui n' est pas l' essentiel d' une personne : son moi profond , son caractère , sa richesse intérieure , car c' est son âme qui transparaît . Internet , comme le langage , dévoile l' âme . C' est peut-être pour cela que nous aimons internet , comme nous aimons le langage , c' est-à-dire comme des joyaux de l' esprit , au service de l' esprit .

Ensuite vient le temps d' être plus intimes , de savoir à qui l' on a affaire ; mais alors , que l' autre soit homme ou femme , jeune ou vieux , cela n' a plus d' importance , puisque nous l' aimons . Serait-il martien , ce serait pareil .

Ce siècle nous aura gâtés , en réalités plus belles que tout ce que nos rêves pouvaient imaginer , avec la fée électricité et l' enchanteur internet .

Et nous , face à nos écrans , avides d' émerveillement , nous contemplons , comme les enfants que nous étions devant les vitrines de Noël , et que nous sommes restés .

27/02/2000  

© Joëlle Barn